I – Actu – Engagement N°32 – Janvier 2019

Le chemin des combattantes

 

Pour toute femme, la grossesse et la préparation d’une naissance est un chamboulement de vie. Cet état de vulnérabilité psychique et physique est commun à toutes les situations de périnatalité mais à des degrés variables. La femme évolue différemment selon le contexte de précarité : entourage présent, soutenant ou absent, accès aux offres de soins facilité ou non, conditions
financières difficiles ou favorables, etc.

Depuis de nombreuses années, si ce n’est de tout temps, les sages-femmes sont en contact avec des femmes de toutes origines, qui ont par la force des choses leurs propres langages et cultures. Parmi celles-ci figurent les femmes migrantes que les sages-femmes français.e.s rencontrent souvent à la fin de leur parcours migratoire.

Même si les histoires de migrations sont diverses, nous constatons tous les jours que dans sa grande majorité, le contexte migratoire ne fait qu’accroître la vulnérabilité de la femme. En effet, celui-ci peut la priver du recours aux soins. Il est donc synonyme de grande précarité, de retard de diagnostic, de non accès aux structures de soins, et de prise en charge inadaptée. Cela induit par exemple des
risques d’accouchement prématuré, de retard de croissance ou d’apparition de problèmes médicaux au moment de l’accouchement.
De plus, la migration est un déracinement violent et traumatique : la femme, en quittant son pays, quitte sa culture et les rites, traditions qui accompagnaient sa grossesse et la naissance de son enfant. Les sages-femmes font de leur mieux, mais la méconnaissance des cultures, et les stéréotypes qui s’y rattachent peuvent entraîner des situations vécues comme maltraitantes.

Ces femmes doivent également faire face à la barrière de la langue, aux réticences des sociétés qui refusent parfois de les accueillir, et à un avenir incertain.

  • Il y a de nombreux facteurs de risques accentués par les circonstances migratoires : Rupture avec la communauté d’origine souvent lié à un vécu traumatique;
  • Isolement des femmes, sans réseau suite à l’exil et loin de leur soutien traditionnel. Cet isolement personnel est accentué par l’individualisme de notre société;
  • Situation de grande précarité;
  • Barrière de langue avec les personnes qui l’entourent;
  • Souvent porteuse de pathologies parfois négligées;
  • Avenir incertain;

Tout cela est à l’origine d’une majoration de la vulnérabilité déjà présente chez toutes les femmes enceintes. Comment, dans un tel contexte, ces futures mères migrantes arrivent-elles à se projeter et à rêver leur futur enfant ?

L’étude de Battaglini a montré que les difficultés économiques rencontrées par les femmes migrantes constituent un facteur de risque de morbidité non négligeable. Mais cette étude a aussi déterminé des facteurs encore plus impactants :

  • Selon l’accompagnement du projet migratoire de la femme, son âge et surtout selon son niveau de scolarité, la femme vivra plus ou moins difficilement la naissance de son enfant. Il a été démontré que c’est la rupture du lien social (qui s’accompagne d’une perte de reconnaissance sociale) qui introduit le plus de difficulté.
  • La vulnérabilité des mères migrantes est elle-même corrélée à un vécu émotionnellement douloureux des traumatismes qui ont eu lieu dans le pays d’origine, aux sentiments de déqualification professionnelle et sociale ainsi que la précarité de la situation présente.

Il faut savoir que ces femmes étrangères qui font le choix d’accoucher en France sont particulièrement exposées à des complications au moment de la naissance de leurs enfants. L’étude EPIMONS réalisée en 2013 dans 6 régions de France est sans équivoque : parmi les femmes qui ont souffert de morbidités maternelle sévère, celles qui sont nées à l’étranger comptent pour plus de 30% alors qu’elles étaient seulement 20.4% dans l’échantillon total considéré. Mais d’où viennent ces inégalités de santé ?

  • L’INSERM (Institut National de la santé et de la Recherche Médicale) constate depuis 2008 un excès de complications hypertensives chez les femmes nées en Afrique sub-saharienne. Les femmes africaines ont 3 fois plus de risques d’avoir des pathologies hypertensives sévères. Ce sur-risque pourrait être d’origine génétique. Dans ce cas-là, une prise en charge adaptée pour ces femmes devrait être mise en place.
  • Les études actuelles montrent un défaut de soin. L’enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles retrouvent des soins sous-optimaux chez 78% des patientes étrangères contre 57% pour les femmes de la population française. Cela est d’autant plus surprenant pour le cas de l’hypertension artérielle car la pathologie est facile à diagnostiquer et à prendre en charge. Ce risque est d’autant plus grave et important que la migration est récente.
  • Les représentations que les soignants ont des femmes immigrées entraînent un retard de diagnostic non négligeable. Prenons l’exemple de la femme africaine, qui représenterait l’altérité absolue, et les stéréotypes associés : dans les croyances, ces patientes auraient moins recours aux soins non obligatoires, elles accoucheraient mieux et auraient moins besoin d’être accompagnées en service de suites de couches. Mais ces représentations si généralistes sont simplement liées au vécu de chacun.

Malheureusement, ces stéréotypes implicites n’épargnent pas les professionnel.le.s de santé : ils sont à l’origine de biais d’associations
inconscients entre l’appartenance à un groupe social et des prérogatives.

Ces clichés prédisposent, malgré eux, les professionnel.le.s à faire des choix de traitements différents en fonction des groupes sociaux auxquels ils rattachent leur patient.e.s. Il est important, en tant que futur soignant.e d’avoir conscience que cela peut constituer une forme d’inégalité construite par nos institutions et par les préjugés dont nous sommes porteurs.

Même s’il est impossible de généraliser les conséquences que peut avoir l’exil sur une grossesse, il est primordial que nous nous interrogeons sans cesse, et de manière générale, sur nos pratiques et nos préjugés, afin de ne pas rajouter une maltraitance supplémentaire à un parcours qui en compte déjà bon nombre.

 

Claire Dagallier, Vice-Présidente en charge des Relations Internationales 2018 – 2019

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